Chinamerica. Quand la Chine cherche à influencer le Congrès américain

Les relations sino-américaines sont pour le moins tendues en ce moment. Le 18 février prochain, le président américain recevra le Dalaï Lama à la Maison blanche, provoquant ainsi l’ire de Pékin (métonymie). Cette rencontre, que peut de dirigeants européens auraient opéré, n’est pas la seule pierre dans le jardin des ressentiments entre les deux grandes puissances mondiales. Elle intervient dans un contexte particulier qui tient plus de la méfiance, voire de la défiance. En voici quelques exemples :

–          L’affaire Google accusant d’espionnage les services chinois à propos de boîtes gmail d’opposants chinois piratées.

–          La vente d’armes à Taïwan, pour près de 6,4 milliards de dollars, des américains à l’île de Formose considérée par la Chine comme appartenant à son territoire national.

Courrier International consacre un dossier sur la question des relations sino-américaines où l’hebdomadaire recense six pommes de discorde : sur le changement climatique, le Tibet et le Xingjiang, Taïwan, on vient de le voir, les relations entre la Chine et les « Etats voyous » que sont l’Iran, la Birmanie et la Corée du Nord, la rivalité militaire entre les deux pays notamment en mer de Chine, et les querelles économiques diverses (au niveau des conditions commerciales et pour des questions monétaires concernant la sous-évaluation de la monnaie chinoise, le yuan) entre ces deux nations les plus puissantes de la planète.

En visite en Chine, il y a deux mois, Barack Obama avait pris quelques instants pour visiter la muraille de Chine. Un point de vue superbe sur la puissance de la Chine, peut-être y-a-t-il également vue à la fois l’éternité de la Chine mais aussi quelques failles.

Partie de ping-pong

On est très loin de la visite de Richard Nixon à Pékin en 1972 où la confrontation des pongistes des deux pays, et surtout la reconnaissance par Washington de la Chine communiste comme seule représentante de la Chine éternelle au niveau international, l’intégrant de fait au Conseil de sécurité de l’Onu (où elle siège avec les USA, la Grande-Bretagne, la Russie et la France, et où comme ces pays elle dispose d’un droit de veto sur les décisions de l’organisation internationale), faisait figure de détente diplomatique permettant aux USA de concentrer leurs efforts sur l’ennemi soviétique.

Pendant longtemps Taïwan a été considéré aux Etats-Unis et chez ses parlementaires comme un allié essentiel dans la région. La Chine semble retourner cette position. Depuis plusieurs années, elle réinvesti ses énormes excédents commerciaux en achetant en grande quantité les obligations émises par l’état fédéral pour financer son déficit budgétaire abyssal (plus de 1.800 milliards prévus pour l’année en cours). Premier créancier des USA, la Chine est aussi de fait pied et poing liés à l’état de l’économie américaine. Pendant combien de temps acceptera-t-elle de jouer la banque des Etats-Unis ? Quel rôle pour l’Europe ?

Pétrole, pétrole

Pendant ce temps-là les chinois avancent également leurs pions à DC. La capitale américaine accueille de nombreux conseillers diplomatiques chinois chargés de porter la bonne parole auprès des sénateurs américains. Avec un certain succès. Un article du Washington Post, repris par Courrier International dans la même livraison citée précédemment, indique que là où aux débuts des années 90, Pékin ne disposait qu’ »un seul diplomate chargé des relations avec le Congrès. (…) Son service des relations avec le Congrès compte aujourd’hui une bonne dizaine de diplomates, qui pour la plupart ont étudié dans des universités américaines, s’expriment dans un anglais impeccable et sont parfaitement au fait des usages locaux ». A commencer par le Coca-Cola au petit-déjeuner et la pratique du lobbying. La Chine s’appuie sur les cabinets Patton Boggs et Hogan et Hartson(1). L’idée est de minimiser l’importance des questions des droits de l’Homme pour se focaliser plus sur les questions économiques. Deuxième marché des entreprises américaines, après le Canada, la Chine assure ainsi l’emploi de plusieurs millions de salariés américains via ses importations de biens manufacturés qui vont croissantes au fil du développement de son marché intérieur. Ce qui incite les parlementaires à écouter avec plus d’attention les émissaires de Pékin. Y compris quand il s’agit de rachats d’entreprises américaines par des compagnies chinoises. Cela ne fonctionne pas à chaque fois. Comme en 2005, rappelle le Washington Post, où, malgré 4 millions de dollars de dépenses de lobbying, la China National Oil Corporation ne réussit pas sa tentative de rachat de l’entreprise US Unocal. Peut-être plus en raison des craintes de Chevron-Texaco, qui finalement racheta Unocal pour une somme inférieure à la proposition de la China National Oil Corporation, que pour des raisons géo-politiques. Aux USA, les lobbies pétroliers ont une puissance considérable.

Cet entrisme chinois à Washington DC, capitale mondiale du lobbying, où celui-ci est très encadré, n’est pas le seul exemple de lobbying d’Etat à Etat. Le Maroc n’hésite pas lui non plus à s’adresser aux parlementaires américains à propos du Sahara Occidental. Et les Américains ne sont pas en reste avec la Chambre Américaine du Commerce qui cherche à promouvoir les positions américaines à Bruxelles. Dans une économie mondiale de plus en plus interconnectée, ses pratiques sont appelées à devenir monnaie courante. L’époque de l’art de la guerre économique est ouverte. Cela vaut bien quelques pandas.

Mikaël Cabon
1. Connue en Europe pour son rôle dans le non-remboursement d’EDF d’une somme d’1,2 milliard d’euros demandée par l’Union européenne suite à une aide de l’Etat français à l’énergéticien en 1993.

Commentaires

  1. Merci pour cet article intéressant. Il semble qu’en effet, la Chine, adopte une véritable stratégie de soft power et s’adapte rapidement aux us de l’influence souterraine. Encore une raison de la craindre !

  2. […] entre les deux pays, qui oblige Pékin à recourir au lobbying directement à Washington, lire cet article du site Lobbycratie, les deux pays sont liés dans un jeu qui tient du « Tu me tiens, je te tiens, […]

  3. […] dont pâtiraient ses intérêts économiques. Elle ne s’exempte pas d’ailleurs d’actions de lobbying en la […]