“24 heures sous influence”, un livre de Roger Lenglet

C’est un livre saisissant que le dernier ouvrage de Roger Lenglet. Il retrace la journée d’une famille banale de région parisienne. Une famille comme la vôtre, comme la mienne, qui, sans le savoir, est la victime sanitaire d’intenses intérêts économiques, jour après jour.

L’auteur décrit la journée de Cécile et Max, ainsi que de leurs enfants, Félix, Cyril notamment, et un peu plus largement de leur famille étendue, confrontés dans leur chair aux fruits des campagnes de lobbying visant à promouvoir l’usage de tels produits ou bien la non-interdiction de tel autre. “Il s’agit d’un renversement conceptuel qu’aucun spécialiste du lobbying ou lobbyiste ne pouvait prévoir : regarder le quotidien de notre vie où se sédimentent les résultats accumulés du lobbying”, explique Roger Lenglet, dans un entretien par courriel. “C’est en effet effrayant mais une vraie prise de conscience, qui en outre parle à chacun puisque nous savions confusément ou inconsciemment que l’enjeu au final pour nous tous est bien celui-là. Là, le plus saisissant est que la théorie du complot est infiniment moins angoissante en comparaison de cette approche « quotidienniste », on pourrait même dire cette approche du vécu ordinaire. Ici, nous ne sommes pas du tout dans la théorie du complot mais dans une approche simple qui était, en fait, très compliquée à penser alors qu’elle devrait être très naturelle”.

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Partout et tout le temps

Et le résultat est effectivement effrayant. Comme ces agents anti-régurgitation, visant à combattre “le reflux gastro-oesophagien du nourrisson” RGO, “maladie dont s’accommodaient nos grands-mères”. Aux enfants, on donne des “pansements gastriques contenant de l’hydroxyde d’aluminium, des anti-vomitifs comme la métoclopramide (neuroleptique qui prévient le vomissement en bloquant les zones dopaminergiques du cerveau” dans une forme de création de maladies à des fins mercantiles; aux parents des psychotropes pour des nuits plus douces et plus entières, près de neuf millions de consommateurs réguliers en France; on oublie que l’on dort sur un terrain hautement pollué par des “dépôts d’hydrocarbures aromatiques polycycliques et des produits chimiques accumulés par l’industrie gazière”, comme celle de la Plaine Saint-Denis; comme dans les chaussons à nos pieds et le Chrome VI; l’eau qui coule de nos robinets n’est pas si neutre du point de vue du lobbying, sujet d’expertise particulier de Roger Lenglet; les ampoules d’éclairage…

On pourrait continuer la litanie d’exemples que contient ce livre encore longtemps. Le mieux est encore de le lire. “Loin d’ailleurs d’en rajouter ou d’exagérer, je suis resté volontairement hyper sélectif dans les exemples pris d’heure en heure, pour rester clair et très accessible car j’aurai pu prendre en considération les sédimentations dans toute leur épaisseur, les déterminations laissées dans notre environnement quotidien, nos gestes et nos pensées par plus d’un siècle de lobbying et par tous les lobbyistes. L’approche structuraliste du lobbying est née, en plus sous forme quasi romanesque !”, précise Roger Lenglet. La force du livre réside dans la simplicité de son approche – la vie quotidienne de personnes ordinaires – et la puissance de ses arguments étayés par des preuves et les sources correspondantes.

Entre des effets cocktails sur la santé que l’on mesure encore mal voire pas du tout, et l’impact sur notre manière de vivre ensemble, l’influence du lobbying dans notre quotidien mériterait une préoccupation plus grande de la part de la population. Comme le rappelle Roger Lenglet dans la conclusion de son livre, “les démocraties ne sont pas immortelles. Plus fragiles que les civilisations, elles n’en sont pas moins présomptueuses, et sous-estiment toujours les pratiques qui les gangrènent, au point de les laisser s’institutionnaliser, par confort, corruption et négligence”.

Nul ne pourra dire qu’il n’était pas prévenu.

Mikaël Cabon

“24 heures sous influences”, comment on nous tue, jour après jour, de Roger Lenglet. François Bourin Editeur. 2013. 20 euros en version papier.